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par Robert Lebel |
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Un Chapeau Robert Lebel (5 janvier 1901�28 f�vrier 1986), �crivain, expert d'art (� partir de 1935) et expert en tableaux anciens pr�s les tribunaux et les cours d'appels (� partir de 1953), est n� et mort � Paris. C'est � New York, � la galerie d'Alfred Stieglitz, An American Place, en juillet 1936 selon toute vraisemblance, qu'il a rencontr� Marcel Duchamp, alors aux �tats-Unis afin de r�parer le Grand Verre. C'est encore � New York, � l'occasion de la Deuxi�me Guerre, durant l'exil forc�, qu'il a �crit "L'inventeur du temps gratuit", vers 1943-1944, "� une �poque o� je voyais Duchamp presque tous les jours. Le titre Ing�nieur du temps perdu date de beaucoup plus tard et je crois que Duchamp s'est inspir� de mon titre plut�t que moi du sien. Je lui avais montr� mon texte peu apr�s l'avoir �crit". (A) Ce "conte f��rique et sacril�ge en pleine civilisation du gratte-ciel et du m�tro a�rien"(rabat de la couverture, �dition de 1977) sera publi� une quinzaine d'ann�es plus tard en revue: Le surr�alisme, m�me, Paris, n� 2, printemps 1957, avec trois photos de l'Elevated, justement (B), puis sept ann�es plus tard en livre: La double vue suivi de L'inventeur de temps gratuit, avec un diptyque grav� � l'eau-forte par Alberto Giacometti et un pliage (La pendule de profil, 1964) de Marcel Duchamp, Paris, Le Soleil noir, 1964; ce livre a re�u le prix du Fantastique en 1965. Enfin, c'est vers 1949 que Robert Lebel a le projet de consacrer un livre � biographie et catalogue � � Marcel Duchamp, livre auquel il travaille de fa�on �labor�e du printemps 1953 � l'automne 1957 et qu'il compl�te et corrige en 1958, au moment de sa traduction en anglais. Ce livre, qui sera le premier livre, aura �t� pr�c�d� et suivi d'une vingtaine d'articles (sur Duchamp, mais aussi sur Picabia et Duchamp, de Chirico et Duchamp, Breton et Duchamp, Man Ray et Duchamp, etc.) parus � partir de 1949, justement, et qui n'ont pas tous �t� repris dans l'�dition enti�rement recompos�e de 1985: � Sur Marcel Duchamp, Paris, Trianon Press, 1959; traduit en anglais par George Heard Hamilton, New York, Grove Press, 1959; traduit en allemand par Serge Stauffer, Cologne, DuMont Schauberg, 1962; � 2e �dition, am�ricaine augment�e, New York, Paragraphic Books, 1967; 2e �dition allemande revue et augment�e, Cologne, DuMont Schauberg, 1972; � Marcel Duchamp, 2e �dition fran�aise revue et augment�e, bien qu'�lagu�e de son catalogue, de ses illustrations et de sa mise en page, Paris, Belfond, coll. "Les dossiers", [septembre] 1985; � r�impression en fac-simil� de l'�dition courante de 1959, augment�e sur feuilles volantes de 4 lettres de Marcel Duchamp � Robert Lebel, Paris et Milan, Mozzotta, et Paris, Centre Georges Pompidou, 1996. Avec Francis Picabia (� partir de 1911), peintre et po�te, Man Ray (de 1915), peintre et photographe, et Henri-Pierre Roch� (de 1916), collectionneur et diariste, Robert Lebel aura sans doute �t� le dernier complice de Marcel Duchamp. "Tout en �tant tr�s amis, nous �tions rest�s sur une certaine r�serve" ainsi r�sumera-t-il, � la fin de sa vie, cette complicit�. Andr� Gervais
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L'inventeur du temps gratuit par Robert Lebel Tous
les photos reproduit ici �taient
publi�e avec
l'article original. D�s qu'il laissait derri�re soi, vers la pointe de l'�le, la silhouette mutil�e d�j� du terminus, l'Elevated p�n�trait dans des rues �troites dont il fr�lait les fa�ades aux escaliers de fer. Front street, Pearl street qu'il recouvrait et calfeutrait comme de longs tunnels, ne menaient au-dessous de lui, dans l'intervalle de ses �branlements, qu'une existence illusoire et silencieuse d'ancien d�cor. Scell�es de volets imprenables ou aveugl�es de crasse, les fen�tres avaient cess� l'une apr�s l'autre de s'ouvrir. C'�tait, entre les docks de l'East River et les gratte-ciel de Wall street, l'�trange ville morte o� tout ce que New York recelait de mena�ant venait se terrer et attendre. Ce quartier m'attirait et j'ai souhait� d'y vivre mais les maisons y �taient � ce point inhabit�es qu'un locataire �ventuel y faisait aussit�t figure de suspect. Personne ne voulait croire que l'on songe�t s�rieusement � s'�tablir dans ces b�tisses d�labr�es, � l'�cart de tout ce que le z�le urbaniste proposait de dignit� et de confort. En vain avan�ais-je l'excuse que je me donne volontiers d'�tre artiste. Cet argument qui est accueilli souvent avec indulgence ne provoquait ici qu'un surcro�t de m�fiance et d'hostilit�. Je n'en poursuivais pas moins mes d�marches de porte en porte. La d�ception que j'�prouvais � me heurter in�vitablement � de nouveaux �checs se trouvait amplement compens�e par mes d�couvertes � l'int�rieur des maisons que je visitais de fond en comble. J'y errais parfois deux ou trois heures sans rencontrer un �tre vivant. C'est au cours de l'exploration d'un immeuble qui me parut totalement abandonn� que je lus � une porte l'inscription suivante, en fran�ais: A. Loride, L'Inventeur du Temps Gratuit - Cela �tait �crit � la plume, n�gligemment, sur une feuille de papier fix�e par deux clous. J'avais d�j� pu parcourir, aux autres �tages, les bureaux d'une compagnie de navigation, l'atelier d'une imprimerie et un �tablissement de bains, tous �galement d�serts. J'entrai donc sans h�siter. Il �tait trois heures de l'apr�s-midi d'un jour ouvrable. Au centre d'une sorte de vaste entrep�t extraordinairement encombr�, un homme enti�rement nu ex�cutait des mouvements de culture physique. Il se retourna et je constatai qu'il devait avoir d�pass� cinquante ans, bien que son corps f�t toujours assez svelte. Il �tait glabre et son apparence de m�ticuleuse propret� dans un tel milieu surprenait. Pourtant je fus surtout frapp� par son absence d'embarras. Sans penser � se couvrir, � marquer son �tonnement ou � justifier sa tenue, il me consid�rait avec calme et attendait mes explications. Je ne trouvai d'abord, plut�t sottement que: "Etes-vous Fran�ais?", ajoutant apr�s un silence: "Je viens pour votre invention".
D'un signe, il me permit de m'asseoir mais, sauf un lit o� �tait couch�e une tr�s jeune femme, on n'apercevait aucun si�ge et je m'appuyai contre une caisse, poliment. "Je vous �coute", dit-il. "A ce moment, l'Elevated surgit au ras des fen�tres et tout se mit autour de nous � vaciller." "Monsieur," lui r�pondis-je enfin, d�s que l'on put s'entendre, "je ne vous cacherai pas que je m'int�resse prodigieusement � vos d�couvertes et c'est parce qu'il me tarde d'en discuter avec vous que j'ai omis de prendre, avant d'entrer ici, les pr�cautions d'usage." �Je ne re�ois que sur rendez-vous," r�pliqua-t-il bri�vement. "Inscrivez votre nom et votre adresse (il me d�signa un mur couvert de notes et de chiffres), je vous convoquerai" et, me tournant le dos, il se remit � sa gymnastique. Sa lettre ne me parvint que trois semaines plus tard. Elle �tait r�dig�e sur une feuille � en-t�te de A. Loride and Company. "Je vous pr�viens, �crivait-il, que je ne suis ni fou, ni mystique, ni philosophe, ni inspir�, ni po�te. Je me livre � des recherches positives et mon activit� correspond, dans une large mesure, au titre peut-�tre un peu trop affirmatif que je me suis d�cern�. Engag� dans une entreprise r�elle, la n�cessit� pratique m'obligeait � lui donner une raison sociale. D'autres s'intitulent bien roi du p�trole ou pharmacien de l �re classe. Quoi qu'il en soit, nos rapports �ventuels, permettez-moi de le stipuler, ne pourront �tre que strictement commerciaux. Je ne d�sire pas de nouveaux amis, mon excentricit� ne regarde que moi et ce n'est pas sans intention pr�cise que j'ai choisi, pour m'y retirer, un lieu o� seules votre curiosit� et votre extr�me indiscr�tion devaient vous emmener � me d�couvrir." Et il m'assignait un entretien pour un jour suivant. Je fis le chemin mas l'Elevated. A plusieurs reprises d�j�, depuis notre premi�re entrevue, j'avais tent� l'exp�rience de passer devant ses fen�tres, esp�rant le surprendre en quelque posture significative mais, du compartiment, s'il e�t suffi de se pencher � peine pour frapper � sa vitre, on ne distinguait rien qui permit de soup�onner sa pr�sence. Il me re�ut avec l'impassibilit� que j'avais observ�e pr�c�demment. Il n'�tait ni r�ticent, ni chaleureux. C'est arm� d'une bonne gr�ce un peu lointaine qu'il se pr�sentait � ce t�te-�-t�te dont, visiblement, il n'attendait mais aussi ne redoutait rien. V�tu non sans recherche, il me guida courtoisement � travers un remarquable d�sordre de machines, d'�tablis, de poutres, d'horloges, de coffres-forts, jusqu'au lit qui n'�tait pas occup�. "Vous avez beaucoup de mat�riel," lui dis je pour amorcer la conversation. "Tout ce que vous voyez dans cette pi�ce, ou mieux dans ce magasin, y a �t� laiss� par de pr�c�dents locataires," r�pondit-il. "Vous n'y verrez donc pas grande chose qui m'appartienne, mais je pr�f�re ces instruments de hasard. La diversit� de leur nature m'interdit de me borner � un seul mode de r�flexions et, dans ce laboratoire dont j'inventorie syst�matiquement et, bien entendu, � contresens les ressources, mon imagination s'expose moins � marquer le pas." "Mais le temps?" demandai-je. "J'y venais puisque j'ai mis au point ma th�orie gr�ce � la r�union toute providentielle devant moi de ces trois horloges dont une fonctionne avec exactitude, une autre irr�guli�rement et la derni�re pas du tout. De m�me, cette bascule m'a conduit � r�viser mes vues sur le isotopes et je dois � cette essoreuse �lectrique des r�v�lations inattendues sur la suspension pyrrhonienne." Mais, rencontrant mon regard, il ajouta vivement: "Surtout ne me prenez pas pour une esp�ce de penseur. Je ne vise qu'� relier des notions �parses, je ramasse les miettes des grandes id�es. Je hais les abstractions. Toutes ces machines, pour la plupart d�ficientes, me ram�nent sans cesse aux d�tails, aux v�rifications fragmentaires et m'astreignent � un bricolage mental d'une heureuse incoh�rence. Elles imposent � mon interrogation sa forme concr�te tandis que leur caract�re �minemment fictif me retient de c�der, comme le font les physiciens et comme l'ont fait, malheureusement, tant d'alchimistes, au souci mortel du r�sultat. J'apprends ici � tirer inutilement parti du tout. Ainsi, le passage in�luctable de l'Elevated assume pour moi une fonction aussi fondamentale que le cycle des mar�es. Il exprime avec autant de perfection le pi�tinement humain mais, en outre, il a l'immense avantage de maintenir l'organisme dans un �tat d'exasp�ration latente. Le flux et le reflux ne nous incitent jamais qu'� nous r�signer, alors que l'Elevated nous pousse directement � la r�volte contre ce qu'on persiste � nous pr�senter comme notre condition." "Mais le temps?" insistai-je. "Nous y sommes. Chacun de nous aspire � l'intensit� d'une vie de chien, � ces journ�es bien remplies qui pr�ludent traditionnellement � un repos bien gagn�. Notre �poque a beau jumeler en un culte d�risoire la libert� et le loisir, les �tres les plus satisfaits sont toujours les plus affair�s, donc les plus asservis. Or il est clair qu'aucun progr�s n'est � notre port�e si nous ne surmontons d'abord la compulsion de l'activit� utile. C'est cependant elle, et elle seule, qui continue � r�gir notre concept du temps. Tenez, fit-il en saisissant un b�ton pour d�signer les horloges, chacun de ces cadrans figure le temps sous un de ses trois aspects. Pour la quasi totalit� des hommes, il n'en existe qu'un. Les individus dits �volu�s en pressentent peut-�tre deux, mais je suis un des rares � en d�finir explicitement le troisi�me, si bien que je puis, sans trop d'imposture, m'en pr�sumer l'inventeur. Mon but, d'ailleurs, est moins de le formuler th�oriquement que de lui donner une consistance. J'ai l'ambition d'en faire une v�ritable denr�e, un simple objet de consommation et d'�change, au m�me titre que ces rem�des dont les chimistes sont seuls � conna�tre la composition, mais qui se vendent � tous les comptoirs. C'est pourquoi je me flatte d'�tre un commer�ant et non un philosophe."
"Seraient-ce l� vos comprim�s de temps?" m'�criai-je. Je les eusse plut�t imagin�s cristallins et sous les dehors de quelque pastille. "Peu importe le symbole," fit-il, tout en continuant � p�daler. "Il se trouve que, sans y �tre pour rien, j'ai � ma disposition cet appareil qui d�bite des rondins dont les quincailliers du voisinage, mes clients, se sont r�v�l�s avides. Un sculpteur surr�aliste en ferait m�me, me dit-on, courant usage. Toujours est-il que cette industrie exige � peine de moi la somme d'attention dont je suis capable � l'�gard de ce qui me fait vivre. Je puis m'y livrer sans quitter des yeux cette premi�re horloge et, aussi ais�ment que, de cette m�me place, je vois venir, passer et dispara�tre l'Elevated, je vois, sur ce cadran, venir, passer et dispara�tre le temps qui ne s'interrompt jamais, le temps qui poss�de une valeur v�nale. Ces aiguilles d�j� v�tustes tournent avec une r�gularit� qui ne peut tenir que du prodige. Il semble que ce soit leur destin de tourner, quoi qu'il arrive. Leur bonheur consiste � n'�tre ni en avance, ni en retard, ni surtout arr�t�es. On discerne dans leur mouvement net, r�solu, s�r de soi, la satisfaction cocardi�re dont resplendit le visage de l'honn�te serviteur, de la m�nag�re diligente, de l'ouvrier consciencieux, du fonctionnaire m�thodique, de l'homme d'affaires entreprenant, de tous ces gens que je vois se bousculer le matin dans l'Elevated pour se rendre � leur travail, et s'y �craser de nouveau le soir pour regagner leur domicile. Or ce temps se d�roule devant moi comme un film. Je sais, je sens que j'y suis �tranger. Litt�ralement j'y �chapper, mais serait-ce en vertu de mon horaire que l'on peut estimer fantaisiste? Je ne le crois pas. Comparez les physionomies que je vous ai d�crites avec celles qui les remplacent aux heures que l'on nomme si justement creuses, lorsque les compartiments presque vides sont devenus � peu pr�s confortables. Les privil�gi�s qui, pour des raisons g�n�ralement tr�s douteuses, ont b�n�fici� d'une lev�e d'�crou, loin de se montrer ravis, paraissent, au contraire, pour la plupart, inquiets et tourment�s. Ils parcourent distraitement leur journal, ils se crispent nerveusement sur leur banquette, la lenteur des trains les irrite. En bref, leurs sympt�mes sont ceux d'une rumination morbide." S'interrompant soudain, il repoussa du pied les baguettes qui s'�taient accumul�es devant l'orifice et il reprit sa man�uvre. "Rassurez-vous," continua-t-il, "mes voyageurs des heures creuses ne sont aucunement d�vor�s de remords. Au surplus, la r�action du privil�gi� devant l'esclavage des autres se traduit plut�t par un cynique contentement. Non, l'explication est ailleurs. Si vous passiez comme moi plusieurs heures par jour � braquer vos lorgnettes sur l'Elevated du haut de cette chaire de pr�dicateur anglican (ce qui me permet de tout voir sans risquer d'�tre aper�u), vous pourriez constater que ces voyageurs se subdivisent en deux cat�gories bien distinctes. Simple probl�me d'interpr�tation que j'ai d� r�soudre � la fa�on de l'ethnographe ou de l'anthropologue par une exhaustive confrontation des caract�res individuels. Certains voyageurs que l'on surprend, aux heures creuses, � sourire, voire � se d�tendre, sont en r�alit� des membres provisoirement d�tach�s de la grande fourmili�re. Selon le langage des bureaux, ils sont en course ou, comme disent plus noblement les militaires, en service command�. Leur s�r�nit�, leur d�sinvolture, qui les diff�rencient aussit�t de leurs voisins imm�diats, n'ont pas d'autre origine. Pour eux, l'heure ne saurait �tre creuse puisque la soci�t� qui ne les perd pas de vue en consacre la densit�. Le temps o� l'usage a frapp� une monnaie reste le lien m�me qui les rive � leur agitation." Tandis qu'il d�gageait de nouveau les issues de son appareil, je me permis d'objecter: "Cependant, pour les autres voyageurs des heures creuses, ceux qu'� plus ample examen vous classez toujours parmi les oisifs v�ritables, comment expliquer leur m�lancolie si vous �cartez l'hypoth�se de scrupule? Aurons-nous recours � l'exploitation banale de l'angoisse dont nos voyageurs sont suppos�s �tre saisis devant la perspective de leur disponibilit�?" �Nullement," r�pliqua-t-il avec un peu d'humeur. "Ce serait rendre � l'argument sp�cieux par excellence, celui dont on se sert commun�ment pour justifier les in�galit�s sociales et d�montrer le bien-fond� de la servitude en exag�rant � la fois les responsabilit�s de l'oisif et les dangers que courrait un homme libre. Si les individus qui parviennent � une relative ind�pendance sont, de fait, les plus d�sempar�s et les plus ombrageux, c'est que, physiquement affranchis, ils demeurent mentalement des esclaves. Ils ne rectifient pas leur conception du temps alors que celui-ci modifie pour eux son rythme. D�s lors s'introduit dans leur existence le d�s�quilibre que ces secondes aiguilles miment ad�quatement. Elles ne sont plus anim�es que d'un mouvement erratique, fi�vreux en quelque sorte et rompu par de longs moments d'immobilit� pesante. Sans cesse, elles sont en avance ou bien en retard mais sur quoi, pourrait-on demander, puisque pr�cis�ment c'est en dehors du circuit de la ponctualit� qu'elles se situent? D'o� vient cette incons�quence si ce n'est de la conscience tr�s vive qu'elles conservent encore du temps social? En d�finitive, leur regret d'en �tre exclues l'emporte sur leur soulagement d'en �tre dispens�es. Une horloge d�r�gl�e, donc libre, n'oublie pas l'horloge exacte qu'elle fut. L'heure qu'elle marque n'est jamais absolument d�livr�e de l'autre dont un timbre ant�rieur s'obstine � sonner le souvenir."
Sans quitter sa machine, il se prit � rire silencieusement."Voyez-vous," encha�na-t-il, "je n'accepterais le titre de penseur que suivi de l'�pith�te comique, mais au sens non douloureux du terme et comme Stendhal envisageait de devenir "the comic bard". Contrairement � Moli�re et � sa mis�rable suite de vaudevillistes, je ris moins de l'homme lui-m�me que des abstractions dont il est p�n�tr�. Le comique de la pens�e est beaucoup plus irr�sistible que celui des caract�res. Il est grand temps d'en finir avec la com�die classique et son arsenal de types � jamais fl�tris pour lui substituer une com�die de la connaissance qui se terminerait par un beau massacre d'id�es, au lieu de conclure syst�matiquement par l'�crasement du "dr�le". Je vois fort bien, par exemple, une com�die sur la notion du temps, vielle coquette aux minauderies sordides, qui compte et recompte inlassablement son or � mesure qu'il lui glisse des doigts. Ce serait elle qu'il s'agirait de confondre et de rosser en lui laissant, comme il sied, sa configuration id�ographique. J'aime souvent � croire que les formes surprenantes dont l'art moderne a �t� prodigue sont des id�es qui ont pris corps et s'appr�tent pour la sc�ne future o� elles seront rou�es de coups. Ce sont les personnages de notre nouvelle com�die et leur aspect, parfois repoussant � premi�re vue, ne fait que confirmer leur signification mythique et annonce le sacrifice bouffon auquel ils sont destin�s." Les piles de rondins avaient atteint une hauteurs consid�rable et, jugeant sans doute suffisant le r�sultat de son effort, mon h�te cessa de p�daler, se leva, d�signa de nouveau la seconde horloge et reprit: "Ce temps qui a cess� d'�tre social et qui n'a pas encore commenc� d'�tre individuel, ce temps amorphe, incolore, insipide, constitue un intol�rable poids mort pour ce qu'on est convenu d'appeler l'�volution humaine. Ou bien celle-ci n'est qu'imaginaire et, parmi des masses �ternellement primitives, nous ne repr�sentons qu'une �cume n�gligeable de dissidence, ou bien, d�s son d�part, cette �volution s'est engag�e dans une impasse o� elle butte � un obstacle qui la fait irr�vocablement refluer. Mais qu'on y prenne garde, le d�sir m�me de libert� ne r�sistera pas ind�finiment au d�menti terrible que lui infligent les faits. Entre les paroles que nous �non�ons et notre comportement notoire, la br�che scandaleuse s'�largit chaque jour. Autour de nous, les d�faillances se pr�cipitent et les plus rebelles font parfois penser � ces femmes �mancip�es qui souhaitent secr�tement un homme � poigne. Il ne leur manque jamais qu'une cause pour s'y consacrer "de toute leur �me". Reconnaissons-le, ce temps social sait entretenir chez ceux qui, momentan�ment, s'en �taient �cart�s, une nostalgie particuli�rement �coeurante. Les uns sont � la merci de la premi�re �quivoque venue, les autres, orgueilleux de leur fermet�, r�digent avec un raffinement morose les codes de leurs nouvelles contraintes. Ceux-l� m�mes, si peu nombreux, qui s'accommodent d'�tre seuls, paient leur tribut sous forme de g�missements. Ils s'ennuient, ils d�sesp�rent ou, plus ridiculement encore, ils travaillent. Chaque bribe de ce temps, qu'ils ont si p�niblement conscience de soustraire � la soci�t�, acquiert � leurs yeux une valeur extravagante. Ils s'en instituent personnellement les usuriers et, pour mieux faire fructifier leurs tristes �pargnes, ils calculent, ils inventent, ils b�tissent, ils peignent, ils �crivent avec une ardeur d�sol�e. Sans doute se livrent-ils � une sorte de transfert: ils convertissent leur temps papier en temps or, ils le consolident et l'on utilise d'instinct pour cette op�ration mentale un langage de finance. Il n'est question que d'un placement pour les cieux jours ou, supr�me ambition de banquier philanthrope, sp�culateur � long terme, d'un moyen de se perp�tuer." "Voyez-vous," remarqua-t-il en souriant, "je me laisse � mon tour emporter par la satire. Je stigmatise l'homme moderne, l'homme libre, celui qui, semblable aux anciens duellistes, se tient pour combl� d�s qu'on lui accorde le choix des armes qui le tueront. Suivez son man�ge lorsqu'il h�site triomphalement entre les journaux, entre les professions, entre les �glises. Entendez-le s'exprimer � son aise dans des langues qui confondent le temps et la cadence, comme l'anglais time ou l'italien tempo. Regardez-le s'�loigner avec assurance, persuad� qu'il pourrait, � son gr�, ne plus revenir, alors qu'il porte en lui, plus contraignant qu'un philtre d'amour, le gage de sa soumission. Dans la for�t m�me o� parfois il s'aventure, les f�es, les sorci�res, les voix anonymes sont autant d'horloges m�taphoriques dont la fonction est de lui rappeler l'heure. Sous son regard, chaque surface est un cadran lisible, chaque ombre, une montre embusqu�e. L'agonie des minutes brame � tous les �chos et, jusque dans l'emportement de son vertige, le voyageur s'�coute vieillir car c'est le temps qui bat son pouls, inexorable chef d'orchestre int�rieur. Rebrousser chemin, retrouver le "temps perdu", quelle tentation pour qui, ayant cru fuir, lui aussi, la vielle terre, reprend � son compte l'exclamation d�senchant�e d'un auteur connu: "Ce n'est rien, j'y suis, j'y suis toujours". Depuis quelques instants, mes yeux s'�taient fix�s sur le troisi�me cadran dont l'aspect immuable commen�ait � me fasciner. "Que cette inertie ne vous inspire pas des images faciles de n�ant ou d'�ternit�," me dit mon h�te d'un ton sardonique. "Dans cette horloge arr�t�e, imaginez au contraire un m�canisme plus sensible que les autres, trop parfait pour enregistrer les vibrations grossi�res du temps social. Ailleurs, en quelque partie soigneusement occult�e de ses rouages, d'imperceptibles oscillations r�v�leraient le passage presque impalpable du temps gratuit. Certes, la fa�ade fig�e et comme morte de ce cadran est bien faite pour �loigner ceux qui reculent naturellement devant une mutation possible. Tout annonce un passage � franchir, une rupture � r�aliser. Entre ce monde et l'autre, aucune transition l�gendaire, aucune communication discursive. On ne nous offre pas la cl� d'un autre nirvana puisqu'il semble m�me que l� o� nous allons, l'extase n'ait plus de raison d'�tre. Nous ne renouons avec rien et peut �tre aurons-nous enfin bris� avec tout. Ni c�r�monial, ni incantations, ni rites, mais atteindre ai point de lucidit� o� la notion du temps devient un fruit que l'on p�le", et il fit avec ses doigts de petits mouvements d�li�s. Je br�lais de poser une question mais, me devan�ant, il ajouta: "Ai-je besoin de sp�cifier qu'en nous retranchant du temps utile, nous entendons en aucun cas nous restreindre � la qui�tude neutre du spectateur, � cette transcendance sceptique ou contemplative qui, pour ma part, me r�pugne absolument? Le domaine du temps gratuit est celui du risque extr�me, de l'exaltation soutenue car il est � la fois le seul o� l'on perde sciemment son temps, donc sa vie et le seul o� tout effet dramatique, toute emphase soient inadmissibles. Le jeu lui-m�me s'y d�pouille des compensations verbales ou passionnelles que lui avait l�gu�es le temps social o� nul acte ne se justifie sans dividende. Les anciens aristocrates prenaient la pr�caution de r�unir tous leurs invit�s avant de jeter leur argenterie au fond de l'eau et les mises � mort, dans la litt�rature moderne, ont souvent conserv� ce style tapageur. Pour nous, le gaspillage est obligatoirement non ostensible et nous chercherons surtout � donner le change. Nous ne serons ni mages, ni h�ros, ni justiciers, ni proph�tes, mais nous aurons soin de jouer des r�les quelconques avec un faux s�rieux qui pourra faire illusion. C'est � l'int�rieur m�me du temps social et non � l'�cart, ce qui d�j� serait �difiant, que nous cr�erons, sans n�cessairement le laisser entendre, des zones de refus et de l�g�ret�." A cet instant, une jeune femme entra. Ce n'�tait pas celle que j'avais d�j� vue. Elle se contenta d'incliner la t�te et vint s'asseoir sur le lit sans prononcer un mot. Je me disposais � poursuivre l'entretien lorsque je m'aper�us que, manifestement, les pens�es de mon interlocuteur avaient pris un autre cours.
"Puis-je vous prier de ne plus revenir?" me dit-il apr�s quelques minutes de silence. "Epargnez-moi la disgr�ce de reprendre ces d�monstrations orales qui ne trahissent jamais que nos propres tergiversations. Un bruit de paroles qui pr�tendent convaincre et il n'en faut pas davantage au temps social, momentan�ment conjur�, pour retrouver son arrogance." Et me poussant aimablement vers la porte, il conclut: "La gratuit� ne se s�pare jamais d'un certain mutisme. Sans doute en ai-je d�j� trop dit."
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